Raconte, grand-mère…

La Libération, une époque chargée d’émotions
Ce quatrième épisode de la rubrique Raconte, grand-mère… » évoque la Libération avec le départ de l’armée allemande et l’arrivée des troupes américaines, quasiment en même temps. Une époque chargée en émotions.
Le 6 juin 1944, a lieu le débarquement des alliés en Normandie. Peu à peu, ils avancent tandis que reculent les Allemands. Le 8 août, ils libèrent Le Mans, à 28 kilomètres de notre village. On attend, dans une tension contenue, l’arrivée des troupes américaines.

Le départ des Allemands
On frappe à la porte. Ce sont des militaires allemands qui réquisitionnent tous les moyens de transport possibles pour faciliter leur fuite, voitures, chevaux, bicyclettes… Chez nous, ils cherchent des bicyclettes. Mes parents en ont deux, celle de mon père et celle de ma mère. Mon père, il y a quelques jours, les a cachées dans un débarras attenant au sous-sol et a camouflé de son mieux l’entrée déjà discrète de ce petit réduit. Les soldats inspectent toute la maison, la cave et le sous-sol. Ils repartent sans avoir rien repéré.
C’est la nuit. Un bruit me réveille. Il y a du mouvement dans la maison. Il se passe quelque chose. Je me lève et trouve mes parents, au premier étage, devant la fenêtre ouverte de leur chambre qui donne sur la rue. Et je vois sous mes yeux passer, en ordre dispersé, des soldats allemands qui quittent le village, à pied. Beaucoup portent, aux bras, autour de la tête, des pansements dont la blancheur tranche sur la nuit… Certains, estropiés, marchent péniblement. D’autres s’appuient sur des béquilles en bois. Une jeep passe, qui transporte des officiers. Tout bas, mes parents m’expliquent : l’armée allemande avait réquisitionné l’école libre de filles et en avait fait une infirmerie pour ses soldats malades ou blessés. Et les responsables ont décidé d’évacuer ses occupants.
Ce lent et douloureux défilé, dans un silence absolu et dans l’obscurité pour que les avions alliés ne puissent pas les repérer, me remplit de sentiments contradictoires. Ce sont nos ennemis, on les appelle les boches… Ils me font de la peine.
L’arrivée des Américains
Au village, on suit de près les événements.
Un matin, le bruit se répand : les Américains arrivent ! Les soldats allemands partent en convoi. C’est l’effervescence, les femmes se précipitent chez la mercière et lui achètent tous ses tissus, bleu, blanc et rouge, pour se faire des ceintures qu’elles arborent fièrement dans la rue. Soudain, contrordre… Les Américains sont en retard, les Allemands reviennent. Les femmes disparaissent avec leurs ceintures tricolores. À l’entrée du village, les allemands se renseignent : « Les Américains sont-ils arrivés ? — Oui ! » leur répond-on. Ils font demi-tour. Pourvu qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’on leur a menti. Après un moment d’inquiétude, c’est l’explosion : « Les Américains arrivent ! Ils sont là ! » Les femmes reviennent, parées des couleurs de la France. Tout le village est dans la rue. Les tanks, couverts de feuillages pour tromper les avions ennemis, traversent en triomphe le village. Dans chacun, le soldat qui est dans la tourelle, coiffé du casque rond typique du soldat américain, fait de grands signes. On crie, on rit, on gesticule, on applaudit. Les blindés poursuivent leur route, continuant leur progression libératrice à travers le pays.
À partir de ce jour, des chars isolés traversent le village, à intervalles irréguliers, toujours dans le même sens, lançant à ceux qui les regardent passer chewing-gums, – cette douceur qu’on mâche sans l’avaler et que les français découvrent avec étonnement – bonbons et cigarettes.
Lorsque mon frère et moi entendons le bruit annonciateur d’un char, abandonnant tout, nous courons nous poster devant la porte de la maison et faisons de grands signes. Et, presque toujours, nous récupérons des chewing-gums et des bonbons que nous lancent les soldats. Les bonbons ressemblent à de petits pneus de toutes les couleurs. Ils s’appellent Juicy fruit, ce qui veut dire fruits juteux en anglais. Douze ans plus tard, en Californie, où je passe un an grâce à une bourse, je retrouve ces mêmes bonbons qui me rappellent ces souvenirs d’enfance.

L’arrivée des troupes françaises à Paris, dans le Quartier latin
Odile, 27 ans, qui deviendra ma tante quelques années plus tard, habite alors à Paris, rue Tournefort, près du Panthéon. Elle a tenu un journal, au moment de la libération de Paris et pendant les jours qui ont précédé. Elle décrit l’arrivée des troupes françaises dans le quartier latin, alors que se poursuivent les affrontements avec les derniers soldats allemands encore dans la capitale. Conduites par le Général Leclerc, elles sont entrées dans Paris par la porte d’Orléans et l’avenue du Général Leclerc qui s’appelait à l’époque l’avenue d’Orléans.
« Un camion passe… On transporte une femme sur un brancard. Boulevard St-Germain, rue Monge, partout on pavoise. Rue Descartes, j’entends dire : “Ils passent rue d’Ulm”. J’attends sous un porche la fin d’une rafale et je cours. Ce sont eux ! Les soldats français ! L’enthousiasme est immense. On acclame et, dès que le convoi s’immobilise, les véhicules sont entourés. On serre la main des soldats, on les embrasse. Et ce sont toujours les mêmes mots : “Merci !… Depuis le temps qu’on vous attendait.” Et les Parisiens sont pleins de sollicitude : “ Pas trop fatigués ? Pas trop souffert ? — Regardez”, fait en riant un énorme soldat barbu à la figure ronde. Et les soldats rassurent : “ Vous ne craignez plus rien… Ils ne reviendront plus… On va les chasser […]”
Une Oarisienne découvre des pommes de terre dans un réservoir de tank. “Ah ! la bonne heure, vous avez des provisions.” Le soldat français, un vrai titi parisien, lui dit d’en prendre. “Ah !non ! Vous avez bien besoin de manger. Nous, on peut attendre encore.” Et, malgré son insistance, elle refuse les pommes de terre. »